Entre IA et ESG, découvrez les défis qui attendent l'auditeur du futur...
Découvrez les défis qui attendent l'auditeur de demain à travers l'interview croisée d'Anne Le Manh, Responsable MSc Audit et Conseil, ESCP Business School et de Vanessa Jolivalt (ESCP PGE 2005), associée au sein du département dédié aux services financiers d’EY. Elle intervient en tant que commissaire aux comptes sur l’audit de groupes bancaires de premier plan et accompagne également les institutions financières dans la conduite de projets stratégiques et financiers. Elle est la responsable européenne de l’innovation pour les activités d’audit et de conseil financier.
On parle beaucoup des transformations du métier de l’audit. Quelles sont pour vous les évolutions les plus marquantes ?
Anne Le Manh - Je vois deux évolutions marquantes qui reviennent aussi souvent dans les mémoires des étudiants : l’intelligence artificielle et le reporting de durabilité avec la nouvelle directive européenne CSRD. Pour ce qui est de l’intelligence artificielle, je pense que nous sommes encore dans une période d’observation. Il est vrai que l’intelligence artificielle dans un premier temps va permettre de simplifier le travail de l’auditeur. Les cabinets vont pouvoir robotiser un certain nombre de tâches notamment celles qui sont réalisées sous excel aujourd’hui. Il sera aussi plus simple pour l’auditeur de réaliser les échantillonnages de test pour vérifier les états financiers des entreprises. Le pointage des annexes, lorsque l’audit est terminé, pourra certainement aussi être automatisé. La question est savoir jusqu’où on peut automatiser les process. Par exemple, vous aurez toujours besoin de faire des inventaires physiques. Est-ce que ces systèmes basés sur l’IA vont pouvoir accéder à l’ensemble des données à auditer ? Est-ce qu’il y a un intérêt à développer ces outils intelligents pour produire un audit de meilleure qualité ? Est-ce que les entreprises vont être prêtes à financer ce surcoût ? Je pense aussi que les systèmes d’information des clients ne sont pas encore suffisamment développés pour permettre le déploiement de ces méthodologies d’audit basées sur l’IA, notamment chez les clients de moyenne et petite taille.
Vanessa Jolivalt - La profession et sa réglementation ont énormément évolué depuis la mise en œuvre du nouveau cadre réglementaire européen relatif à l’audit légal en juin 2016. Ceci a eu trois conséquences considérables : l’obligation de rotation des cabinets d’audit, le renforcement de leur contrôle ainsi que de celui du rôle du comité d’audit. L’objet de nos audits évolue également. Avec l’entrée en vigueur de la directive sur le reporting de durabilité des sociétés (CSRD), nous allons auditer les données non financières pour garantir une qualité et une fiabilité aussi élevée que pour l’information financière.
Notre métier est en pleine mutation, en grande partie grâce à l'adoption de nouvelles technologies. Pour faire face à ce changement de paradigme, nous avons lancé un programme d’investissement de plus de 1 milliard de dollars dans une nouvelle plateforme qui nous permettra de répondre aux nouvelles attentes des différentes parties prenantes (clients, investisseurs, régulateurs…) en matière de reportings financiers et extra-financiers. Bien sûr, nous ne repartons pas de zéro : nous avons construit, au cours de ces dix dernières années, les fondations d’un audit profondément digital à travers EY Canvas, notre plateforme cloud qui connecte aujourd’hui plus de 500.000 utilisateurs externes et internes. Au fil des années, nous avons intégré à cette plateforme un spectre d’outils d’analyse de données et de solutions d’automatisation de plus en plus large. Il s’agit maintenant d’amener cette plateforme à l’étape d’après. En embarquant des technologies de pointe comme l’intelligence artificielle, nous nous engageons à toujours plus d’efficacité opérationnelle et surtout à une meilleure appréciation des risques, fil conducteur de nos audits.
Comment les cabinets vont déployer les problématiques de l’IA dans leurs métiers ?
A. L. M. : Au final, la grande question concerne l’IA générative. Est-ce que c’est un outil qui va avoir un impact sur le métier d’auditeur ? C’est difficile de se projeter. On peut penser que les cabinets vont développer des chat GPT internes capables de rechercher dans toutes les données pour assister l’auditeur dans son travail. L’IA ne pourra cependant pas remplacer le jugement professionnel qui reste essentiel dans un environnement riche en données.
V. J. : Nous exploitons les capacités offertes par nos partenaires technologiques qui sont des acteurs majeurs de la Tech. Pas moins de 20 nouvelles solutions (automatisation de tâches routinières, analyse avancée de données…) ont été mises à disposition de nos collaborateurs cette saison. Bien entendu l’IA générative occupe dorénavant le devant de la scène, du « knowledge management » à la vérification des états financiers, les cas d’usage sont nombreux. Nous avons d’ailleurs déployé notre propre plateforme « EYQ » qui s’appuie sur ChatGPT pour permettre à nos collaborateurs un usage sécurisé et conforme aux règles de confidentialité.
Au regard de ces évolutions, pensez-vous que l’auditeur est plus aujourd’hui un conseiller qu’un commissaire au compte ?
V. J. : L’auditeur ne peut pas et ne doit pas être assimilé à un rôle de consultant. Ainsi, plus que de conseil, je parlerai de notre capacité à apporter à nos clients de la visibilité sur les pratiques de place sur divers aspects (optimisation des processus de production de l’information comptable et extra-financière, gestion des risques, conformité…) et sur ce qui peut « gripper la machine ». Nous avons une compréhension fine du fonctionnement interne des entreprises, ainsi que des tendances des secteurs et du paysage réglementaire. Ce rôle d’observatoire est à mon sens essentiel.
Parmi les grands sujets de transformation du métier d’auditeur, les enjeux ESG sont devenus essentiels. Quelle est la place de l’extra financier dans l’activité de l’auditeur ?
A. L. M. : C’est pour moi le sujet le plus important des prochaines années. Les entreprises vont avoir l’obligation de réaliser leur reporting de durabilité. Pour le faire, elles auront besoin d’aide. Les cabinets vont pouvoir intervenir à plusieurs niveaux. En tant que cabinet de conseil spécialisé, ils vont devoir aider à la mise en place ce reporting extra financier dans les entreprises. Par ailleurs les rapports de durabilité devront être certifiés selon la réglementation européenne. Les commissaires aux comptes seront habilités à mener cet audit et certifier ce reporting. On peut se demander si ces nouvelles activités vont venir s’insérer dans les missions d’audit financier ou dévolues à une équipe dédiée. Je pense que tous les auditeurs devront être formés sur ces sujets de reporting extra financier.
V. J. : L’audit des données extra-financières bouscule effectivement la feuille de route des entreprises et des cabinets d’audit. Il s’agit du début d’une révolution pour fournir davantage de transparence sur le positionnement de l’entreprise vis-à-vis de ces problématiques et de ses intentions futures. Peut-être est-ce là une marche avant d’adopter une comptabilité « durable » dans le cadre du reporting intégré. Pour nous mettre en ordre de marche et faire face à ces nouveaux besoins, notre profession a lancé un vaste programme de formation et nous avons accéléré le recrutement de nouveaux profils afin de renforcer notre équipe dédiée « Climate Change and Sustainability Services ». Nous proposons également à des collaborateurs débutants un parcours hybride baptisé « Impact », permettant une expérience doublement enrichissante. Au-delà de l’audit des données ESG, ces ressources ont pour vocation d’aider les entreprises à mieux appréhender les risques et les opportunités liés au changement climatique et à faire face aux enjeux de performance et de transformation durable. Les cabinets d'audit peuvent en effet jouer un rôle clé dans cette transformation, en mettant à disposition les orientations et l'expertise nécessaires pour naviguer dans ces sujets complexes.
Comment avez-vous pris en comptes ces enjeux dans le MSc Audit et Conseil de l’ESCP ?
A. L. M. : Nous sommes encore en plein réflexion sur l’intégration des problématiques liées à l’IA. Nous n’avons pas encore inséré de modules concernant les systèmes d’information et l’IA. C’est un sujet complexe à enseigner. Chaque cabinet a son environnement technique. Il faut savoir qu’à ce jour, la maîtrise d’excel reste essentiel pour les jeunes auditeurs. Nous avons prévu d’intégrer des modules de Business Intelligence pour aider les étudiants à mieux présenter les données dans Excel. L’objectif est surtout qu’ils soient à l’aise avec les outils digitaux. Pour ce qui est de l’IA générative, nous réfléchissons encore sur les cas d’usages. Il faut faire attention aux effets d’annonce. On a connu une situation comparable avec les technologies blockchain en 2018 alors que les applications en audit restent à démontrer. Les cabinets privilégient encore la maîtrise des fondamentaux. Dans les entretiens d’embauche qu’ont pu récemment avoir les étudiants, on leur demandait avec tout de répondre à des questions de comptabilité. Le socle technique de la comptabilité reste important. Pour ce qui est des enjeux ESG, nous avons 45 heures prévues dans le programme pour traiter des sujets de durabilité. Dès l’année prochaine nous aurons aussi des sessions sur les normes européennes de reporting de durabilité.
Est-ce que les tendances évoquées ont modifiés les profils que vous acceptez dans vos promotions ?
A. L. M. : Nous n’avons pas changé les profils que nous acceptons dans le MSc Audit et Conseil. La majorité des étudiants viennent de cursus management ou en économie. Nous avons aussi quelques profils ingénieurs ou de sciences po. Par contre sur chaque promotion, nous avons 1 à 2 étudiants qui décident de travailler sur les sujets de RSE dans des cabinets de conseils spécialisés.
Et ont-elles modifié les profils que vous recrutez ?
V. J. : Oui, on observe une évolution des compétences requises, même si la formation comptable et financière reste fondamentale. Nous misons notamment sur des candidats avec une appétence pour la data. L’expertise sectorielle, la connaissance des enjeux ESG et l'adaptabilité sont aussi valorisées. Les compétences relationnelles telles que la communication, la gestion de la relation client et le travail d'équipe importent également. Chez EY, nous cherchons des candidats qui combinent compétences traditionnelles et capacité à innover dans un environnement technologique en constante mutation.
Est-ce que cet auditeur du futur que nous avons décrit est en phase avec les attentes des nouvelles générations ?
A. L. M. : Nous ne constatons pas des changements notables dans les orientations des diplômés du MSc. Les étudiants s’orientent toujours vers les cabinets d’audit considérés comme une très bonne formation pour évoluer vers d’autres fonctions de direction financière et ou de direction générale en entreprise. Même les ingénieurs qui nous rejoignent sont surtout intéressés par une carrière en finance. Ils ne veulent pas forcément travailler sur la data.
V. J. : L'audit se transforme, et la nouvelle génération d'auditeurs est bien placée pour piloter cette transformation. Leur aisance naturelle avec la technologie facilite l’intégration accrue de l'intelligence artificielle et d'autres outils digitaux dans notre métier. De plus, leur passion pour les questions environnementales et sociales fait écho à l'importance croissante des données ESG dans l'audit.
Les auditeurs de demain sont motivés par le désir d'apprendre, ce qui est essentiel dans un secteur où les évolutions normatives, réglementaires et technologiques nécessitent une formation constante. De plus, en assurant la transparence financière et extra-financière, ils ont l’opportunité de faire un travail qui a un impact réel sur le monde des affaires et la société en général.
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