« Combien vaut la tour Eiffel ? » : les questions insolites qui s'invitent dans les entretiens en finance
Combien de balles de tennis peut-on faire entrer dans un Boeing ? Pourquoi les plaques d'égout sont-elles rondes ? Comment estimer la valeur de la tour Eiffel ? Dans les entretiens de recrutement en finance, certaines questions déroutantes sont devenues presque légendaires. Derrière leur apparente fantaisie, elles cherchent à révéler le raisonnement des candidats. Mais la recherche scientifique invite à relativiser leur efficacité.*
Banque d'affaires, audit, hedge funds : quand l'entretien devient une énigme
Un candidat à un poste d'analyste financier s'attend à devoir expliquer les méthodes de valorisation, les états financiers ou le fonctionnement d'un LBO. Il est généralement moins préparé à répondre à une question comme : « Combien de stations-service existe-t-il à Paris ? »
Ce type d'exercice appartient à la famille des brainteasers, des problèmes conçus pour déstabiliser le candidat et observer sa manière de réfléchir.
Dans la banque d'affaires et le conseil, les questions d'estimation permettent notamment de tester la capacité à décomposer un problème complexe. Dans les hedge funds et les métiers du trading, les énigmes de probabilités ou de logique peuvent servir à explorer les raisonnements quantitatifs. En audit et en finance d'entreprise, elles peuvent prendre la forme d'une situation inhabituelle nécessitant de formuler des hypothèses.
Quelques exemples illustrent cette diversité :
- Banque d'affaires : combien vaut la tour Eiffel si vous deviez l'acheter ?
- Conseil et finance d'entreprise : combien de distributeurs automatiques existe-t-il en France ?
- Audit : comment estimer les pertes potentielles d'un entrepôt sans inventaire disponible ?
- Private equity : quelle entreprise préféreriez-vous acheter : une société rentable sans croissance ou une société en croissance qui perd de l'argent ?
- Trading : quelle est la probabilité d'obtenir au moins une fois pile en trois lancers ?
- Hedge funds : combien de fois faut-il lancer une pièce pour obtenir deux piles consécutifs, en moyenne ?
Ces exemples illustrent des familles de questions et ne constituent pas une liste vérifiée de questions effectivement posées par des employeurs précis.
Leur point commun est d'obliger le candidat à rendre visible son raisonnement. Une estimation imparfaite mais argumentée peut être plus instructive qu'une réponse exacte obtenue par hasard.
Les questions spectaculaires ne sont pas nécessairement les plus efficaces
La popularité des énigmes repose sur une intuition séduisante : placer un candidat devant une difficulté imprévue permettrait de révéler son intelligence, sa créativité ou sa résistance au stress.
Mais cette intuition n'est pas une preuve scientifique.
En 2013, Google a publiquement expliqué avoir abandonné les questions de type brainteaser. Son responsable des ressources humaines de l'époque, Laszlo Bock, estimait qu'elles ne permettaient pas de prédire efficacement la réussite professionnelle. L'entreprise privilégiait notamment les entretiens comportementaux structurés.
Cette décision ne démontre pas que toute question originale est inutile. Elle souligne toutefois la nécessité de distinguer l'impression produite pendant un entretien de sa véritable capacité prédictive.
La recherche en psychologie du travail apporte un éclairage particulièrement intéressant.
En 1998, Frank Schmidt et John Hunter publiaient dans Psychological Bulletin une vaste synthèse consacrée à la validité des méthodes de sélection du personnel. Leurs travaux montraient notamment l'intérêt des entretiens structurés et des mises en situation professionnelles.
Une réévaluation publiée en 2022 dans le Journal of Applied Psychology par Paul Sackett et ses coauteurs a corrigé certaines surestimations statistiques de la littérature antérieure. Les entretiens structurés ressortent néanmoins parmi les méthodes les plus efficaces pour prédire la performance au travail.
Pourquoi ? Parce qu'ils permettent de poser des questions comparables aux candidats et d'évaluer les réponses selon des critères définis à l'avance.
À l'inverse, une énigme improvisée peut introduire une forte subjectivité. Un recruteur peut être impressionné par l'assurance d'un candidat sans avoir réellement mesuré les compétences nécessaires au poste.
La littérature ne permet donc pas d'affirmer que les énigmes seraient, en elles-mêmes, un bon outil de recrutement. Leur intérêt dépend du métier, de la compétence évaluée et de la méthode de notation.
Comment répondre à une question impossible ?
Pour les candidats, ces exercices conservent un intérêt pratique, même lorsque leur pertinence scientifique est discutable.
Prenons la question : « Combien vaut la tour Eiffel ? »
Il n'existe pas une réponse unique. Faut-il estimer sa valeur comme actif touristique, comme monument générant des recettes, comme infrastructure ou comme symbole de Paris ?
Un candidat pourrait commencer par préciser le périmètre de la valorisation, puis identifier les revenus, les coûts d'exploitation, les investissements nécessaires et les hypothèses de croissance. Il pourrait ensuite proposer une méthode d'actualisation des flux de trésorerie, tout en reconnaissant les limites d'une telle approche pour un monument historique.
L'exercice devient alors une véritable discussion financière.
Même logique pour le nombre de balles de tennis pouvant entrer dans un Boeing. L'important est de préciser le modèle d'avion, d'estimer le volume disponible, puis de tenir compte des espaces perdus entre les balles.
Le candidat montre ainsi sa capacité à structurer une estimation, à expliciter ses hypothèses et à vérifier la vraisemblance du résultat.
Dans les métiers quantitatifs, certaines énigmes peuvent même se rapprocher de véritables compétences professionnelles : raisonnement probabiliste, estimation du risque, optimisation ou prise de décision dans l'incertitude.
Reste une distinction essentielle : une question difficile n'est pas nécessairement une bonne question de recrutement.
La meilleure préparation consiste donc moins à mémoriser des centaines d'énigmes qu'à maîtriser quelques réflexes : reformuler le problème, poser des hypothèses, raisonner à voix haute et vérifier le résultat.
Pour les recruteurs, l'enjeu est symétrique. Une question insolite n'a de valeur que si elle permet d'observer une compétence réellement utile au poste.
Dans un secteur financier où les candidats sont soumis à des processus de sélection exigeants, la sophistication d'un entretien devrait finalement se mesurer non à la difficulté de ses énigmes, mais à sa capacité à identifier les professionnels les plus compétents.
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